Le design d’interface est un art subtil d’équilibre. Un équilibre entre l’esthétique et la fonction, entre l’innovation et l’intuition. Mais que se passe-t-il lorsque cet équilibre doit être trouvé dans l’un des secteurs les plus compétitifs et sensibles qui soient — les paris sportifs — et pour l’un des marchés les plus dynamiques et diversifiés au monde — l’Afrique ?
Pour le comprendre, nous avons eu le privilège de nous entretenir avec David N’Goma, le designer UI/UX principal derrière la plateforme www.paris-sportifs-afrique.com. Il nous a ouvert les portes de son studio et de son processus créatif, nous révélant les défis uniques qu’il relève au quotidien pour concevoir une expérience utilisateur qui doit inspirer confiance, rapidité et passion à des millions d’utilisateurs.
Notre interview exclusive
GridPak : Bonjour David. Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Qu’est-ce qui amène un graphiste passionné par le web à se spécialiser dans un secteur aussi exigeant que celui des paris sportifs en Afrique ?
David N’Goma : Bonjour et merci de me recevoir. Mon parcours est un peu un métissage, à l’image des projets que j’affectionne. J’ai une double culture, franco-camerounaise, et j’ai suivi une formation classique en design graphique et direction artistique à Paris. J’ai passé mes premières années en agence, à travailler sur des marques de luxe, de grande consommation… des projets très formateurs, mais où il me manquait parfois une connexion plus profonde avec l’impact final sur l’utilisateur.
La bascule s’est faite lorsque j’ai eu l’opportunité de travailler en freelance sur des projets destinés au marché africain. J’ai redécouvert une effervescence créative et une série de problématiques techniques et culturelles fascinantes. Le secteur du iGaming, et plus particulièrement des paris sportifs, m’a attiré par sa complexité. Ce n’est pas seulement du design, c’est de la psychologie, de l’ergonomie de haute volée. On ne vend pas un produit, on propose une expérience qui engage l’argent, la passion et la confiance de l’utilisateur. Le défi de rendre cela accessible, sécurisé et excitant pour un public africain, avec toutes ses spécificités, était tout simplement trop stimulant pour que je passe à côté. C’était l’occasion de mobiliser toutes mes compétences au service d’un projet à la fois exigeant et incroyablement gratifiant.
GridPak : Le public africain est incroyablement diversifié. Quelles sont, selon vous, les trois plus grandes différences entre concevoir une interface pour le marché européen et une destinée aux utilisateurs de plusieurs pays d’Afrique comme le Sénégal, le Cameroun ou la Côte d’Ivoire ?
David N’Goma : C’est la question fondamentale. La première grande différence, et la plus évidente, est la primauté absolue du mobile dans un contexte de connectivité variable. En Europe, on conçoit « mobile-first », mais on sait que l’utilisateur a souvent accès à un desktop et à une connexion 4G ou fibre stable. En Afrique, on conçoit « mobile-only » pour une grande partie de l’audience. Cela signifie que chaque kilooctet compte. L’expérience doit être fluide sur un smartphone d’entrée de gamme et avec une connexion 3G parfois instable. C’est un défi de performance avant même d’être un défi esthétique.
La deuxième différence est l’hétérogénéité culturelle et linguistique. L’Europe est diverse, mais il existe des codes visuels et une culture numérique relativement unifiés. En Afrique, les symboles, les couleurs, et même les métaphores visuelles peuvent avoir des significations très différentes d’un pays à l’autre. Une couleur porte-bonheur dans une région peut être neutre ou négative dans une autre. L’iconographie doit être universelle et immédiatement compréhensible. Par exemple, une icône de « cochon tirelire » pour symboliser les économies est une référence culturelle qui ne fonctionnera pas partout. Il faut constamment chercher le plus petit dénominateur commun visuel, ou segmenter l’expérience, ce qui est bien plus complexe.
Enfin, la troisième différence est le rapport à la confiance numérique et aux modes de paiement. En Europe, la carte bancaire et PayPal sont des standards. En Afrique, les systèmes de « mobile money » (Orange Money, MTN Mobile Money, etc.) sont rois. L’intégration de ces services n’est pas qu’un défi technique, c’est un défi de design. L’interface doit refléter la familiarité et la sécurité de ces méthodes locales. Le parcours de dépôt ou de retrait doit être limpide, rapide et utiliser des éléments visuels qui rappellent l’écosystème mobile money que l’utilisateur connaît et auquel il fait confiance. On ne peut pas simplement plaquer un formulaire de carte bancaire standard.
GridPak : Le pari en ligne repose sur la confiance absolue de l’utilisateur. Concrètement, à travers l’UI, comment construisez-vous ce sentiment de sécurité ? Parlez-nous de vos choix en matière de couleurs, de typographies, d’icônes de sécurité et de micro-interactions.
David N’Goma : C’est le pilier de tout notre travail. Si l’utilisateur a le moindre doute, il quitte le site et ne reviendra jamais. La confiance se construit à plusieurs niveaux. D’abord, par une esthétique sobre et professionnelle. Nous évitons délibérément l’imagerie « casino » tape-à-l’œil, les couleurs criardes ou les animations agressives qui peuvent faire « amateur » ou « arnaque ». Notre palette principale est un bleu profond, une couleur universellement associée à la stabilité, la sécurité et la technologie. Nous l’associons à des touches de vert pour les actions de validation, créant un code couleur simple : le bleu est le cadre sécurisé, le vert est le chemin du succès.
Ensuite, la typographie est cruciale. Nous utilisons une police sans-serif (comme Inter ou Poppins) reconnue pour son excellente lisibilité sur toutes les tailles d’écran. Les chiffres des cotes, les montants des gains, tout doit être parfaitement lisible, sans aucune ambiguïté. La clarté, c’est la transparence, et la transparence, c’est la confiance.
Puis vient ce que j’appelle la « couche de réassurance visible ». C’est un ensemble d’éléments d’UI dont le seul but est de rassurer. Sur chaque page où des informations sensibles sont traitées, on retrouve des icônes de cadenas, des badges de sécurité SSL, et les logos bien visibles de nos partenaires de paiement. Le footer est un véritable contrat de confiance : il affiche clairement le numéro de licence, un lien vers la politique de « Jeu Responsable », les contacts du support client et les CGU.
Enfin, les micro-interactions jouent un rôle subtil mais puissant. Quand un utilisateur remplit un champ de mot de passe, une petite animation valide la force de celui-ci en temps réel. Quand un dépôt est effectué, un simple message « Succès » ne suffit pas. Nous affichons une confirmation claire : « Votre dépôt de 5 000 XAF via Orange Money a été crédité sur votre compte avec succès. » Chaque action est verbalisée et confirmée. C’est un dialogue constant avec l’utilisateur pour lui dire : « Nous avons bien reçu votre instruction, tout est sous contrôle et sécurisé. »
GridPak : La majorité des utilisateurs se connectent via mobile, avec des débits Internet parfois limités. Comment cette réalité technique impacte-t-elle votre processus de design au quotidien ?
David N’Goma : Elle ne l’impacte pas, elle le définit. Nous travaillons avec un « budget performance » très strict pour chaque page. Avant même de dessiner une ligne, nous savons que la page ne doit pas dépasser un certain poids en kilooctets et doit se charger en moins de 3 secondes sur une connexion 3G.
Cela a des conséquences très concrètes. D’abord, l’économie visuelle. On va droit au but. Chaque élément graphique doit justifier sa présence. S’il n’aide pas l’utilisateur à accomplir une tâche ou à comprendre une information, il est supprimé. Nous privilégions les icônes au format SVG, qui sont infiniment plus légères que des images, et nous utilisons des CSS pour créer des effets de style (ombres, dégradés) plutôt que des images d’arrière-plan. Les photos de joueurs ou d’événements sont compressées au maximum via des outils comme TinyPNG et souvent chargées en « lazy loading » pour ne pas bloquer l’affichage initial de la page.
Ensuite, cela influence l’architecture même du site. Nous évitons les parcours utilisateurs à rallonge avec de multiples chargements de page. L’inscription, le dépôt, la prise de pari… tout est pensé pour se faire en un minimum d’écrans. Nous utilisons beaucoup de composants dynamiques (AJAX) pour mettre à jour des parties de la page sans avoir à la recharger entièrement, ce qui est crucial pour les cotes qui changent en direct.
Enfin, notre approche est celle de l’amélioration progressive (progressive enhancement). La base de l’expérience doit être fonctionnelle même sur le téléphone le plus basique avec le pire des réseaux. Le HTML est sémantique et le contenu est accessible. Ensuite, nous ajoutons les couches d’amélioration : le CSS pour le style, puis le JavaScript pour l’interactivité. Si le JavaScript échoue, l’utilisateur peut toujours voir les matchs et les cotes. C’est une philosophie de résilience qui est indispensable dans ce contexte.
GridPak : Le moment du pari est crucial. L’interface doit être à la fois rapide, intuitive et sans ambiguïté. Pouvez-vous nous décrire les challenges de la conception d’un ‘bet slip’ (bulletin de pari) efficace ?
David N’Goma : Le « bet slip » est le cœur du réacteur. C’est l’équivalent du panier d’achat en e-commerce, mais avec une pression temporelle et une complexité bien plus grandes. Le premier challenge est la clarté et la confirmation. L’utilisateur doit comprendre en un clin d’œil sur quel match il parie, quel type de pari il a sélectionné, la cote associée, et le gain potentiel. Nous utilisons un zoning très clair : informations du match en haut, champ de mise au centre, gain potentiel en bas, bien en évidence. Le bouton de validation est le « call to action » le plus visible de l’écran. Une fois le pari placé, une confirmation modale apparaît et un reçu est immédiatement disponible dans l’historique des paris. Il ne doit y avoir aucune place pour le doute.
Le second challenge est la gestion de la complexité. Un utilisateur peut vouloir faire un pari simple, un pari combiné (plusieurs matchs) ou un pari système (combinaisons complexes). Le design du bulletin doit s’adapter intelligemment. Nous utilisons un système d’onglets ou de segments en haut du bulletin (« Simple », « Combiné », « Système ») qui permet à l’utilisateur de basculer facilement entre les modes. Le bulletin recalcule et affiche dynamiquement la cote totale et le gain potentiel en fonction du mode sélectionné. C’est un concentré d’ingénierie UX.
Enfin, le challenge de la vitesse et de la réactivité est primordial en « live betting ». Les cotes fluctuent chaque seconde. Le bulletin doit indiquer clairement si une cote a changé entre le moment où l’utilisateur l’a sélectionnée et le moment où il valide. Nous utilisons un code couleur subtil : une cote qui monte s’affiche brièvement en vert, une qui baisse en rouge. Et nous proposons une option « Accepter toujours les changements de cotes » pour les parieurs les plus aguerris qui veulent valider leur pari le plus vite possible, quoi qu’il arrive. C’est un micro-arbitrage permanent entre contrôle total de l’utilisateur et vitesse d’exécution.
GridPak : Quels sont les outils indispensables dans votre quotidien ?
David N’Goma : Ma « toolbox » est assez classique pour un designer produit moderne, mais chaque outil a un rôle précis. Figma est mon outil central, c’est là que tout se passe : du wireframing basse-fidélité aux maquettes haute-fidélité et au prototypage interactif. Sa force collaborative est essentielle quand on travaille avec des développeurs et des chefs de produit. J’y maintiens aussi notre Design System, une bibliothèque de composants réutilisables qui garantit la cohérence de l’interface et accélère considérablement notre production.
Pour la phase de recherche et d’idéation, j’utilise beaucoup Miro, un tableau blanc virtuel parfait pour les brainstormings, les cartographies de parcours utilisateurs ou les ateliers à distance. Pour les tests utilisateurs, surtout pour valider rapidement des prototypes, un outil comme Maze est fantastique. Il s’intègre à Figma et permet d’envoyer un lien à des testeurs pour recueillir des données quantitatives (taux de réussite, temps passé) et qualitatives. Enfin, pour le suivi des tâches et la collaboration avec l’équipe technique, nous sommes sur Jira. Une bonne communication entre design et développement est la clé, et un ticketing clair est indispensable.
GridPak : Pour finir, quel conseil donneriez-vous à un jeune graphiste qui souhaite se lancer dans le design UI/UX pour des produits à forte complexité comme le vôtre ?
David N’Goma : Mon premier conseil serait : soyez obsédé par l’utilisateur, pas par l’outil. Les logiciels changent, les tendances esthétiques passent, mais la psychologie humaine, les biais cognitifs et les besoins fondamentaux de clarté et de simplicité restent. Passez du temps à comprendre pour qui vous dessinez.
Mon deuxième conseil est de ne jamais cesser d’être curieux. Le design UI/UX se situe à la croisée des chemins entre l’art, la technologie et le business. Intéressez-vous à la manière dont les développeurs vont intégrer votre design, comprenez les objectifs commerciaux du produit. Un beau design qui n’est pas réalisable techniquement ou qui ne répond pas aux objectifs business est un échec.
Enfin, construisez votre portfolio autour de la résolution de problèmes. Ne montrez pas seulement de belles images. Expliquez le problème de départ, votre processus de réflexion, les pistes que vous avez explorées, pourquoi vous avez fait certains choix, et comment votre solution a résolu le problème. Un recruteur ne cherche pas quelqu’un qui sait faire de jolis boutons, il cherche quelqu’un qui sait pourquoi ce bouton doit être là, de cette couleur, et à cette taille précise. C’est cette profondeur d’analyse qui fait toute la différence.
GridPak : David, un immense merci pour cette discussion passionnante et pour la générosité de vos réponses.
David N’Goma : Le plaisir était pour moi. Merci à vous.

